À une table ronde sur les métiers du social où j’étais invité, une jeune fille m’a demandé : « Pourquoi vous avez voulu faire éducateur ? » J’ai répondu spontanément : « Parce que j’ai un grain… un grain de folie ! » Cela a fait rire tout le monde, mais je crois vraiment qu’il faut avoir un grain pour faire éducateur.
Dans la vie normale, on n’aime pas trop fréquenter les gens qui vont mal, qui sont dépressifs, qui ont des problèmes existentiels. Bien souvent, les gens qui vont mal font peur. On les fuit, on s’en éloigne, de peur qu’ils nous communiquent leur mal-être.
Et voilà qu’il y a une race de gens qu’on appelle éducateurs dont le job, justement, c’est de s’occuper des cabossés de la vie, de ces gens chez qui c’est la partie vide du verre qui a pris le dessus. De plus, ces éducateurs parlent souvent de leur boulot avec beaucoup d’enthousiasme et un grand sourire ! S’occuper des gens dont personne ne veut, avec le sourire et la patate : il faut vraiment avoir un grain pour le faire.
Les jurys de sélection
Chaque fois que je participe au jury de sélection pour les concours d’éducateur spécialisé ou de moniteur-éducateur, je suis sidéré de voir des jeunes de 18, 19, 20 ans nous dire avec un aplomb déconcertant : « Éducatrice, c’est ce que j’ai toujours voulu faire… J’aime aider les autres… »
Moi« Savez-vous ce qui vous attend sur le terrain ? C’est un métier mal payé, frustrant, usant… Pourquoi faire éducatrice ? »
La candidate« C’est le boulot que je veux faire, et ce depuis très très longtemps ! »
Moi« Eh bien, bienvenue dans la race des fêlés. Je vois que vous avez un grain ! »
Le grain indispensable
Plus sérieusement, ce petit grain de folie est plus qu’indispensable pour exercer et durer dans ce métier. C’est ce grain qui nous permet de tenir, de persévérer malgré les difficultés de toutes sortes auxquelles nous sommes confrontés au quotidien.
Sans ce grain, on peut très vite céder au découragement, à la désespérance, à l’usure professionnelle… Sans ce grain, on aura du mal à voir la part de cristal qu’il y a en chaque usager, quelle que soit sa problématique du moment.
Un bon éducateur, c’est un éducateur qui a un grain. Et tant mieux !
Éducateur n’est pas un job que l’on fait par défaut. Non, n’est pas éducateur qui veut !
L’authenticité avant tout
Éducateur, ça ne s’improvise pas. C’est un métier trop sérieux, qui requiert des compétences et une bonne préparation. On ne peut pas faire ce travail en trichant, en faisant semblant. Les usagers sont des « spécialistes de la souffrance humaine » : ils flairent les menteurs et les tricheurs à des kilomètres. Nos jeunes en MECS savent distinguer les éducateurs qui mouillent le maillot pour eux de ceux que leur vie n’intéresse pas.
Le travail de l’éducateur est un travail au cœur de l’humain, dans ce qu’il a de plus complexe. C’est une immersion au cœur de la souffrance humaine. Voilà pourquoi c’est un métier qui ne supporte pas la triche et qui requiert de l’authenticité.
La formation
Pour être un bon éducateur, il faut non seulement avoir un grain, mais aussi et surtout être bien dans sa tête et dans ses baskets. La formation arme le futur professionnel des outils nécessaires ; les stages permettent de se confronter à la réalité du terrain. C’est le passage du fantasme à la réalité concrète.
Une belle aventure humaine
Éducateur, c’est une belle aventure humaine. Il y a beaucoup de larmes, mais aussi tant d’émotions positives, tant de larmes de joie quand on voit que tout le travail mis en place depuis parfois des années n’a pas été vain.
Quelle émotion quand, des années après, vous croisez un des jeunes dont vous vous êtes occupé et qui vous interpelle :
« Je t’en ai fait voir de toutes les couleurs, mais tu ne m’as jamais lâché. Tu as toujours été là pour moi. Merci. Grâce à toi et aux autres éducateurs, j’ai trouvé ma route… »
Cela vaut plus que tous les salaires du monde. Comme quoi, Raoul Follereau avait raison : « L’important ce n’est pas ce que l’on récolte, mais ce que l’on sème ! »
S’interroger sur son grain
Assez régulièrement, un éducateur devrait se poser la question : qu’en est-il de mon grain ? Est-ce toujours un grain positif qui me booste, me stimule, me pousse vers l’avant ? Ou est-ce plutôt un grain négatif qui me pourrit de l’intérieur et pollue la vie des usagers ?
Un éducateur doit savoir faire des pauses à mi-parcours pour s’interroger sur sa posture, son engagement, sa façon d’exercer son métier. Ce temps est fondamental pour prendre du recul et recharger ses batteries. Un éducateur sans grain est comme une lampe sans huile !
Dis-moi où en est ton grain, et je te dirai quel éducateur tu es.
Éducateur, sois fier de ton grain !
Emmanuel Okounholla — Éducateur et fier de l’être
Toulon, le 23 mai 2013 · Institution Barthelon
